Pierre Sansot Poétique de la ville

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capture quatrième de couv

Extrait

Cadences et rythmes urbains

“La ville se compose et se recompose à chaque instant, par les pas de ses habitants. Quand ils cessent de la marteler elle cesse de battre pour devenir machine à dormir, à travailler, à obtenir des profits ou à user son existence. Tous les rythmes de la machine y sont ou plutôt y étaient représentés : le rythme lent et incertain des vieillards, la marche rapide des hommes courant à leur travail, les mouvements imprévisibles et capricieux des enfants. La chaussée  autorisait, autrefois cette diversité que nous remarquons encore sur les trottoirs : allure martiale, rigide d’un régiment, au retour des manœuvres, pas lents du corbillard, de son cortège et de la Mort qui l’accompagne, virevolte des gamins sur leurs vélos, vrombissement des grosses motos, conduite nerveuse d’adultes aux réflexes rapides. Et nous verrons, par la suite, que la rue et le boulevard peuvent se distinguer, dans leurs essences, par la marche qu’ils sollicitent : plus heurtée, plus saccadée, plus sinueuse dans la rue –plus fluide, plus souple et mieux contrôlée sur le boulevard. Les hommes s’approprient la rue en fonction de leur âge, de leur situation sociale et du rythme que ceux-ci supposent. La cohésion, la nature du groupe qu’ils constituent, se lit à travers leur conduite du trottoir.

Pour les enfants, le trottoir représente la liberté, à mi-chemin des deux contraintes de l’école et de la famille. Ils y découvrent ce que les adultes leur cachent dans leurs familles ou dans les lieux éducatifs. S’ils sont bien jeunes, ils s’y conduisent comme dans une cour de récréation, c’est-à-dire comme dans un espace qui n’est pas linéaire. Ils vont et ils viennent. La bousculade des adultes fait encore partie de leurs jeux. Ils n’ont pas conscience d’aller d’un point à un autre par le plus court chemin, mais de ce caniveau à cette bouche d’égout, de cette marque à ce quadrillage. Très précisément, l’enfant, par l’effet de sa taille observe mieux le sol, les retombées de la ville sur sa terre natale, ce que les hommes négligent et qui parle d’eux à leur insu, parce qu’ils « l’ont laissé échapper » malgré eux. La vision d’adulte est, en un sens, décevante : faite pour la « devanture », elle néglige le sol et aussi les façades, les toits, puisque notre regard s’élève rarement au-dessus du rez-de-chaussée. Seuls les concierges, par leurs balais, par leur génie du soupçon et quelques détectives consciencieux regardent encore le sol. Si les concierges possèdent un titre de gloire qui leur a valu  d’entrer, parfois, dans la grande littérature, ce n’est pas, selon nous, pour avoir su observer les allées et venues de ceux qui rentrent ou sortent ou pour avoir martyrisé certains de leurs locataires mais pour avoir épié aussi scrupuleusement leurs devants de porte, le sol et la rue…” (p.139)