Prendre la mer pour regarder la terre

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« Prendre la mer pour regarder la terre » L’observatoire photographique du paysage littoral vu depuis la mer : des « Amers » pour le futur ?

A l’automne 2013, déjà 5 ans, MALTAE se voyait confié par la DREAL et l’ARPE- maitre d’ouvrage délégué-, la conception de l’Observatoire Photographique du Paysage Littoral Vu depuis la Mer. La mission photographique fut l’œuvre de Jean Belvisi. 2 ans plus tard, Odile Jacquemin et Jean Louis Pacitto jetaient ici la définition de ce type inédit d’Observatoire littoral et la proposition méthodologique pour sa diffusion. Nul doute que l’outil sera destiné à se multiplier : Un habitant sur deux de la planète occupera le littoral en 2050, quel paysage voulons nous habiter demain ?.

Un itinéraire pour observer et comprendre : Un observatoire photographique du paysage est destiné à permettre à tous d’observer l’évolution des paysages sur le long terme. Le principe : commander à un artiste des prises de vues qui seront régulièrement re-photographiées et documentées depuis les mêmes points d’observation. Mis en place par la loi dite loi Paysage du 8 janvier 1993, il existe à ce jour une vingtaine d’itinéraires nationaux et une soixantaine locaux. Par sa double dimension artistique et scientifique, l’outil veut être utile aux aménageurs et gestionnaires de l’espace littoral, mais entend aussi sensibiliser le grand public.

Un inventaire collectif des enjeux côtiers : Cet observatoire est le premier à s’intéresser aux paysages vus depuis la mer. Innovant et ambitieux par son échelle – près de 1000 km de la Camargue à l’Italie, incluant l’Etang de Berre et les îles – il étend le principe des observatoires photographiques au territoire maritime. Il déconstruit le stéréotype du paysage Côte d’Azur et inverse la vision habituelle de la carte postale vue sur la mer. Les sites choisis seront photographiés tous les trois ans afin de suivre, dans la durée, l’évolution des paysages littoraux.

Regarder ensemble et croiser des visions pour se projeter dans le futur : Engagé à l’initiative de la DREAL PACA soutenu par l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, l’Europe et la Région ProvenceAlpes-Côte d’Azur, piloté par l’ARPE, l’outil consiste à mettre la photographie au service d’une veille du paysage : 150 vues ont émergé, dont la collection permet de rendre compte de la diversité et de la richesse des paysages littoraux et de la complexité des enjeux de l’aménagement du territoire. La structure d’ingénierie culturelle Mémoire A Lire, Territoire A l’Ecoute (MALTAE) et le photographe Jean Belvisi ont fait équipe pour sa mise en œuvre scientifique et artistique, laquelle a mobilisé une soixantaine d’acteurs de tous profils.

Une vingtaine d’ateliers de concertation, déployés sur les trois départements littoraux, ont dressé un inventaire de deux cents sites représentatifs des enjeux ciblés. La première campagne photographique, précédée de repérages en mer avec des responsables locaux, a démarré au printemps 2014 et a généré plus de 800 clichés. Une méthode d’analyse et de sélection rigoureuses en deux temps, avec dans l’intermède, la présentation de 200 photographies, a permis d’aboutir à l’itinéraire final des 150 vues. La deuxième campagne photographique a eu lieu en 2015 et a construit le carnet de route des futures reconductions. Une matière à débattre : une galerie à ciel ouvert pour inviter à échanger et construire une « citoyenneté de l’entre terre et mer ».

Des paysages saisis dans leur épaisseur continentale et marine : L’observatoire se déploie sur le linéaire des 66 communes côtières des départements concernés (Bouches-du-Rhône, Var et Alpes Maritimes), qui comprend celui de l’Etang de Berre et des îles. Villes côtières, villes-ports, paysages urbains, zones industrielles, stations balnéaires, parcs nationaux et régionaux, sites classés ou protégés par le Conservatoire du Littoral…, les enjeux y sont multiples et concernent une bande côtière bien plus large, au-delà des silhouettes perçues. Par les bassins versants et les estuaires des fleuves côtiers, le littoral remonte loin dans les terres ; symétriquement, les reliefs escarpés et forêts littorales ont aussi leurs prolongements marins et sous-marins. Pression démographique et immobilière, extension urbaine, agriculture qui disparaît, surfréquentation estivale, inondations, changement climatique sont connus du grand public ; les décideurs ont aussi à gérer les problèmes d’activité dans une bande de 300m, les conflits d’usage jusqu’au Domaine Public Maritime, les emprises des coupures vertes de la loi Littoral, les enjeux des estuaires et des zones inondables, l’érosion et la submersion côtières, la montée du niveau de la mer, …

Rephotographier, scruter l’évolution des paysages dans leurs dynamiques… : Les changements ne sont pas toujours perceptibles sur une année, mais on peut déjà imaginer confronter deux photographies à dix ans, à trente ans, et plus ! Que seront devenus dans un siècle les plages de Camargue ou le poste frontière franco-italien ?

Naviguer en kayak a permis au photographe caboteur de retrouver le rythme de la mer, du pécheur ou du randonneur, et de construire l’itinéraire tel un « chemin du littoral en mer ». Le kayak a permis aussi d’atteindre des points plus difficilement accessibles en bateau. L’embarcation de la SNSM (Société Nationale des Sauveteurs en Mer) du site de Fréjus a été l’une des nombreuses qui ont accompagné le travail.

… tenir un carnet de bord pour le temps long : La photographie numérique, à ce stade de qualité, permet d’entrer dans l’image. Le zoom offre une finesse d’analyse qui démultiplie la valeur artistique et scientifique de l’outil. Passer du tout au détail et vice versa offre aux besoins de chacun cheminements et données à l’infini. Chaque cliché est documenté, commenté et positionné sur des cartes de différentes époques. L’ensemble de ces ressources qui s’enrichira au fil des campagnes photographiques constitue l’itinéraire technique et est accessible à tous sur le site internet : http://www.opplittoral-paca.fr.

Préserver diversité et richesse fragiles des paysages littoraux, un défi commun : L’observatoire rend compte de la diversité et de la richesse de ce bien commun que sont les paysages littoraux. Il offre la force et la fragilité de la géologie, l’impact de l’homme et de ses installations, la place laissée à la lumière pour apprécier les paysages, mais aussi au ciel, parfois annonciateur de tempêtes. Il sert aussi à garder la mémoire de ce qui disparaît ! Ainsi, au Grau de Veran, en Camargue, celle de l’ancienne exploitation du sel et du chenal naturel, entre mer et lagune ; sur la côte des Maures, plonger dans l’histoire du petit port de pêche à l’origine de la commune du Lavandou, avec ces garages à bateaux et cales de mise à l’eau d’un autre temps ; à Marseilleveyre, s’immerger dans la géologie des Calanques et les cabanons d’un bout du monde, dans un site accessible à pied uniquement ; en rade d’Hyères, mesurer la force du grand paysage entre les contreforts calcaires de Toulon et la fragilité de la digue de sable bien vaine face à la montée des eaux qui attaque la voirie littorale… A Bandol ou à Théoule-sur-mer, apprendre à lire les œuvres des grands architectes du XXe siècle et reconnaître comment elles composent avec le socle géologique ; à Cannes-Vallauris, se souvenir du chemin des moines de Lérins, de la mer nourricière et de ses paysans pêcheurs, tout en suivant le renouveau de l’aquaculture ; au port du Cros de Cagnes, apprécier l’ambiance colorée de ses nouveaux usages, découvrir la place de la pêche en Méditerranée et le berceau des sauveteurs en mer, issu de la culture des gens de mer… Un enjeu de paysage mais plus largement, dans sa dimension humaine, un enjeu de culture. Il est à souhaiter que les deux années d’expérimentation passées à concevoir et construire l’Observatoire Photographique du Paysage Littoral soient utiles pour que se démultiplient localement les observatoires vus depuis la mer et, pourquoi pas, les essaimer, déclinés sur d’autres contrées littorales en Méditerranée et au-delà ! La 151e photographie de l’observatoire, qui s’ouvre vers l’Italie, montre la voie.