Prologue

Ce texte est né d’une lassitude. Non pas d’une lassitude à l’égard des différences, des singularités ou des combats menés contre les discriminations, mais d’une fatigue plus profonde face à l’inflation identitaire qui caractérise notre époque. Nous vivons dans un monde qui prétend célébrer la diversité mais qui ne cesse de réclamer des certificats d’appartenance. Jamais les sociétés contemporaines n’ont autant parlé de pluralité, et jamais elles n’ont autant cherché à assigner chacun à une catégorie stable. Partout revient la même question : qui êtes-vous ? Juif, arabe, noir, blanc, homme, femme, transgenre, croyant, athée, national, étranger ? Derrière cette apparente curiosité se cache souvent une opération de classement. Les États recensent, les administrations enregistrent, les algorithmes profilent, les marchés segmentent, les communautés elles-mêmes surveillent leurs frontières. Chacun est invité à habiter un territoire identitaire, à s’y reconnaître, à s’y tenir et parfois à le défendre. Or cette logique produit un paradoxe inquiétant. Ceux qui ont longtemps souffert des assignations risquent à leur tour de devenir les gardiens de nouvelles frontières. Les identités qui furent des refuges deviennent parfois des forteresses. Les mémoires qui furent des ressources deviennent des clôtures. Les appartenances qui furent des protections se transforment en obligations. Je ne crois pas que l’avenir du vivre-ensemble réside dans cette multiplication des postes-frontières symboliques. Je crois au contraire que nous avons besoin de retrouver une capacité de circulation, de déplacement, de métamorphose et de composition. C’est ici que Michel de Certeau demeure un compagnon précieux. Face aux stratégies des institutions, des appareils et des pouvoirs, il décrivait les tactiques discrètes des anonymes. Les faibles ne disposent pas des territoires, des administrations ou des lois ; ils disposent d’autre chose : la ruse. Ils détournent, déplacent, réinterprètent, occupent les interstices. Ils pratiquent un art du braconnage. Aujourd’hui, la ruse consiste peut-être à déjouer les assignations elles-mêmes. À devenir moins lisible. À multiplier ses appartenances. À refuser les identités closes sans pour autant nier les histoires dont elles procèdent. Cette intuition rencontre celles de Kafka, de Deleuze, de Guattari, de Donna Haraway, d’Édouard Glissant, de Tim Ingold, de Robin Wall Kimmerer ou de Richard Powers. Tous, à leur manière, nous invitent à penser non pas en termes d’essences mais de relations, non pas en termes d’identités mais de devenirs, non pas en termes de pureté mais de composition.

Le manifeste qui suit est né de cette exaspération et de cette espérance : l’exaspération devant le rétrécissement identitaire du monde contemporain, l’espérance qu’une politique du trouble, de la métamorphose et de la relation puisse encore ouvrir des mondes que l’on croit impossibles.

MANIFESTE DES ÊTRES IMPROBABLES

Nous lançons cet appel à tous ceux que l’on a enfermés dans un nom. Aux Juifs, aux Arabes, aux Noirs, aux Blancs, aux féministes, aux homosexuels, aux transgenres, aux migrants, aux croyants, aux athées, aux minorités visibles et invisibles, mais aussi à tous ceux qui sentent obscurément qu’ils étouffent dans l’identité qui leur a été attribuée, à tous ceux qui éprouvent parfois le sentiment étrange d’être devenus les gardiens de leur propre cage. Car le piège de notre temps est subtil. Les anciens pouvoirs imposaient des hiérarchies ; les nouveaux imposent des identités. Hier on vous disait ce que vous valiez, aujourd’hui on vous dit qui vous êtes. Le résultat est souvent voisin : une clôture, un territoire, un drapeau, une mémoire, une frontière, une appartenance, une essence. Partout des formulaires, partout des fichiers, partout des catégories, partout des algorithmes, partout des communautés qui se replient sur elles-mêmes en croyant se protéger, partout des individus sommés d’expliquer qui ils sont avant même d’avoir commencé à vivre.

Nous refusons ce destin. Nous refusons de devenir les archivistes de nous-mêmes. Le Juif est sommé d’être juif, l’Arabe d’être arabe, le Noir d’être noir, le féministe d’être féministe, le transgenre d’être transgenre, le croyant d’être croyant, le laïque d’être laïque, et bientôt chacun devient le douanier de son propre territoire.

Les frontières changent de visage. Elles ne séparent plus seulement les nations. Elles traversent désormais les subjectivités. Le monde se couvre de postes-frontières invisibles. Nous déclarons l’ouverture générale des frontières identitaires. Nous appelons à la désertion. Déserter les catégories. Déserter les assignations. Déserter les fidélités automatiques. Déserter les récits obligatoires. Déserter les appartenances lorsqu’elles se transforment en prisons. Non pour effacer l’histoire. Non pour nier les blessures. Non pour oublier les discriminations. Mais parce qu’aucune blessure ne doit devenir une destinée, qu’aucune mémoire ne doit devenir une clôture et qu’aucune identité ne doit devenir une forteresse.

Nous sommes les descendants de Kafka. Lorsque Gregor Samsa se réveille transformé en insecte, le scandale n’est pas sa métamorphose. Le scandale est l’incapacité du monde à l’accueillir. Tout l’ordre social vacille, la famille panique, l’administration devient impuissante, les catégories explosent. Kafka avait compris avant tout le monde que le pouvoir ne craint pas les monstres ; il craint les êtres qu’il ne peut plus nommer. Mais Kafka ne se réduit pas à la seule Métamorphose. Dans Le Procès, Joseph K. est poursuivi par une machine judiciaire dont il ignore les règles. Dans Le Château, le personnage principal cherche en vain à accéder à un pouvoir qui ne cesse de se dérober. Partout chez Kafka, les êtres se heurtent à des appareils qui les classent, les jugent ou les assignent sans jamais leur expliquer selon quelle logique. Kafka est le grand écrivain des identités administrées et des existences capturées par des dispositifs qui prétendent tout savoir des individus. Son œuvre entière peut être lue comme une immense protestation contre les mécanismes de nomination et de classement qui prétendent épuiser le mystère des êtres. L’insecte de Kafka est peut-être le premier citoyen de notre République des non-identifiés parce qu’il inaugure une politique de l’inclassable.

Nous sommes également les héritiers de Michel de Certeau. Face aux dispositifs de classement, face aux stratégies de contrôle, face aux appareils qui veulent tout rendre visible et administrable, nous revendiquons la ruse. Non pas la ruse cynique du manipulateur, mais la ruse discrète de ceux qui refusent d’être capturés. Nous revendiquons le droit au détour, au déplacement, à la multiplicité des appartenances, à l’ambiguïté créatrice. Nous voulons devenir les braconniers des identités. Lorsque le pouvoir nous assigne un territoire, nous ouvrons un passage. Lorsqu’il nous attribue une définition, nous en inventons plusieurs. Lorsqu’il réclame de la transparence, nous répondons par l’opacité. La ruse devient alors une pratique de liberté.

Nous sommes les héritiers de Deleuze et Guattari. Ne demandez jamais : « Qu’es-tu ? » Demandez plutôt : « Que peux-tu devenir ? » Toute identité est un arrêt ; tout devenir est une ouverture, une ligne de fuite. Le devenir-femme, le devenir-animal, le devenir-enfant, le devenir-forêt, le devenir-océan, le devenir-autre. La liberté ne réside pas dans l’affirmation de ce que nous sommes mais dans la multiplication de ce que nous pouvons devenir. Dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari s’attaquent précisément à la logique des racines uniques, des origines pures et des identités fixes. Ils lui opposent la figure du rhizome. Le rhizome n’a ni centre ni sommet. Il pousse dans toutes les directions. Il relie des éléments hétérogènes. Il prolifère. Il bifurque. Il échappe aux hiérarchies. Une communauté des devenirs ressemble davantage à un rhizome qu’à une nation, à une Église ou à une identité fermée.  Il ne s’agit pas de fuir le monde mais de créer des sorties là où tout semble verrouillé. Chaque rencontre improbable ouvre une brèche dans les identités établies. Chaque alliance entre des êtres que tout semblait opposer ouvre un passage vers un monde encore inaperçu.  Les devenirs qu’ils décrivent ne sont jamais des imitations. Ils consistent à quitter les positions fixes pour entrer dans des zones de transformation. Mille Plateaux est ainsi un immense manuel de « désidentification » créatrice.

Mais aujourd’hui une autre alliée nous rejoint : Donna Haraway. Elle nous invite à habiter le trouble. Non à le résoudre. Non à le supprimer. À l’habiter, à le cultiver et à en faire une tactique. Le pouvoir adore les frontières nettes, les catégories stables et les identités lisibles. Haraway lui oppose le mélange, l’hybridation, la contamination et le brouillage des pistes. Le trouble n’est pas un défaut. Le trouble est une méthode. Le trouble est une stratégie. Le trouble est une forme de résistance. Quand le pouvoir réclame des certitudes, nous apportons des ambiguïtés. Quand il réclame des frontières, nous apportons des passages. Quand il réclame des essences, nous apportons des métamorphoses. Quand il réclame des identités, nous apportons des relations. La figure du cyborg apparaît alors, non comme un fantasme technologique mais comme une provocation philosophique. Le cyborg détruit les frontières entre homme et femme, entre humain et animal, entre organisme et technique, entre nature et culture, entre soi et l’autre. Il n’a ni origine pure ni territoire originel. Il est le produit de rencontres improbables, de mélanges, d’alliances, d’accidents et d’hybridations. Le cyborg est l’ennemi naturel des identités closes. Il est aussi une surprise politique adressée à tous ceux qui rêvent encore de pureté.

Nous appelons les artistes. Nous avons besoin de vous. Les administrateurs comptent, les experts classent, les algorithmes calculent, mais les artistes fabriquent l’impossible. Ils inventent les êtres qui n’existent pas encore. Ils dessinent des mondes où les frontières deviennent poreuses. Ils rendent visible ce que la société juge impensable. Nous avons besoin de leurs monstres, de leurs chimères, de leurs métamorphoses, de leurs provocations et de leurs rêves. Aucune révolution n’a jamais commencé par une statistique. Toutes ont commencé par une imagination.

Nous appelons également les océans, les arbres, les poulpes, les corbeaux, les loups, les lichens, les champignons, les algues, les rivières, les sols et les nuages. Nous voulons élargir la communauté politique. Nous voulons sortir de cette étrange illusion qui réserve la politique aux seuls humains. Richard Powers nous le rappelle : les récifs coralliens construisent des mondes, les arbres échangent des informations, les forêts inventent des solidarités souterraines, les océans fabriquent des interdépendances planétaires. Le vivant tout entier est une gigantesque machine à produire des alliances improbables. Pourquoi la politique devrait-elle être moins imaginative que la vie ? Nous avons trop longtemps pensé la coexistence comme la simple juxtaposition d’identités séparées. Chacun chez soi. Chacun dans sa mémoire. Chacun dans son récit. Chacun dans sa blessure. Chacun dans sa communauté.

Nous appelons à autre chose. Nous appelons à la circulation des devenirs. Le jour où des Juifs accepteront de devenir aussi un peu arabes, non en renonçant à leur histoire mais en laissant résonner en eux une part de l’histoire de l’autre. Le jour où des Arabes accepteront de devenir aussi un peu juifs, non en abandonnant leur mémoire mais en accueillant la mémoire de ceux qu’ils considéraient hier encore comme étrangers. Le jour où l’on comprendra qu’une partie de la civilisation arabe est traversée de traditions juives et qu’une partie de l’histoire juive est profondément liée au monde arabe. Le jour où les frontières identitaires cesseront d’effacer les siècles de voisinage, de traduction, de métissage, d’amour, de conflit et de coexistence. Alors quelque chose d’inédit deviendra possible.

Nous appelons à multiplier les expériences de métamorphose. Le devenir-femme de ceux qui se croient définitivement installés dans les privilèges de la virilité. Le devenir-homme de celles qui refusent que leur destin soit défini par les représentations traditionnelles du féminin. Le devenir-enfant des adultes qui ont oublié la curiosité, l’étonnement et le jeu. Le devenir-vieux des sociétés obsédées par la jeunesse et incapables d’entendre la fragilité. Le devenir-migrant de ceux qui n’ont jamais quitté leur pays mais qui pourraient apprendre à regarder le monde depuis le point de vue de l’exilé. Le devenir-précaire de ceux qui vivent protégés des vulnérabilités ordinaires. Le devenir-minoritaire de ceux qui n’ont jamais eu à justifier leur présence. Le devenir-animal de ceux qui se pensent séparés du vivant. Le devenir-forêt de ceux qui ne voient dans les arbres qu’une ressource. Le devenir-océan de ceux qui imaginent encore que la mer est un décor. Le devenir-corbeau capable d’observer les ruines. Le devenir-poulpe capable d’intelligence distribuée. Le devenir-champignon capable de tisser des alliances invisibles. Le devenir-rivière capable de contourner les obstacles plutôt que de les affronter frontalement. Le devenir-cyborg enfin, capable de brouiller les frontières entre nature et culture, entre humain et technique, entre identité et métamorphose. Tous ces devenirs ont un point commun. Ils ne consistent ni à imiter ni à usurper. Ils consistent à sortir de soi, à quitter momentanément la forteresse de son identité, à se laisser affecter par ce qui n’est pas soi, à découvrir que l’altérité n’est pas une menace mais une ressource.

 Les pragmatistes avaient aperçu une vérité simple : une idée ne vaut pas par sa pureté mais par ce qu’elle rend possible. Demandons alors ce que produit une identité lorsqu’elle devient une forteresse. Elle produit la méfiance, la séparation, le ressentiment, la surveillance mutuelle et l’appauvrissement des possibles. Le monde cesse d’être peuplé de partenaires possibles pour devenir un paysage de menaces potentielles. Elle produit ensuite la répétition. Une identité qui se fige finit souvent par raconter les mêmes récits, commémorer les mêmes blessures, répéter les mêmes certitudes et surveiller jalousement les écarts à l’intérieur de ses propres frontières. Elle produit également une étrange inversion. Ce qui devait protéger finit par enfermer. Ce qui devait émanciper finit par assigner. Ce qui devait ouvrir un espace de reconnaissance devient parfois une obligation de conformité. Elle produit des gardiens : gardiens de la mémoire, gardiens de l’orthodoxie, gardiens du vocabulaire légitime, gardiens des frontières symboliques, gardiens de l’appartenance. Progressivement, l’énergie consacrée à inventer des mondes nouveaux est absorbée par la surveillance du territoire identitaire. Une identité figée devient alors semblable à une citadelle assiégée. Elle interprète toute altération comme une menace, toute hybridation comme une trahison, toute ambiguïté comme un danger, toute métamorphose comme une perte. Elle devient incapable de reconnaître ce qui lui manque parce qu’elle ne regarde plus que ce qu’elle possède. Elle ne cherche plus qu’à préserver ce qu’elle croit être. C’est pourquoi les identités closes finissent souvent par ressembler aux pouvoirs qu’elles avaient initialement combattus. Elles reproduisent des frontières. Elles fabriquent des orthodoxies. Elles distribuent des certificats d’appartenance. Elles exigent des preuves de fidélité. Elles instituent leurs propres procédures d’inclusion et d’exclusion. Leur langage change ; leur fonction demeure

 Demandons maintenant ce que produit une identité lorsqu’elle devient une passerelle. Elle produit des alliances, des amitiés improbables, des solidarités nouvelles, des inventions collectives et des devenirs communs. Nous ne voulons pas d’une société sans différences. Nous voulons une société où les différences cessent de devenir des frontières. Nous ne voulons pas l’uniformité. Nous voulons la composition. Nous ne voulons pas l’indifférenciation. Nous voulons la relation. Nous ne voulons pas l’identité. Nous voulons les puissances de transformation Nous sommes les habitants de cet impossible. Nous sommes les citoyens d’un pays qui n’existe pas encore. Nous sommes les membres d’une communauté sans identité commune.   Nous ne voulons pas abolir les mémoires ; nous voulons empêcher qu’elles cessent de dialoguer avec d’autres mémoires. Car le danger n’est pas d’avoir une identité. Le danger est de croire qu’elle constitue notre destination finale.

Notre drapeau est le camouflage. Notre méthode est la ruse. Notre philosophie est l’inachèvement. Notre politique est la métamorphose. Notre éthique est la relation. Notre stratégie est le trouble. Et lorsque les pouvoirs, les algorithmes, les idéologues et les bureaucrates demanderont une fois encore : « Qui êtes-vous ? », nous répondrons : « Nous sommes précisément ce qui échappe à votre question. » Car nous avons cessé de vouloir être. Nous avons choisi d’habiter les passages. Et dans cette ouverture résident peut-être les seules promesses politiques encore capables d’ouvrir les mondes que l’on croyait impossibles.

Bibliographie indicative

  • Michel de Certeau, L’Invention du quotidien. Tome 1 : Arts de faire, Gallimard, 1980.
  • Franz Kafka, La Métamorphose, 1915.
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Les Éditions de Minuit, 1980.
  • Donna Haraway, Manifeste Cyborg et autres essais, Exils Éditeur, 2007.
  • Donna Haraway, Vivre avec le trouble, Les Éditions des Mondes à faire, 2020.
  • Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Gallimard, 1990.
  • Tim Ingold, Marcher avec les dragons. De la poétique de l’habiter à l’écologie du sensible, Zones Sensibles, 2013.
  • Tim Ingold, Correspondances, Polity Press, 2018 ; trad. française Éditions Dehors, 2021.
  • Robin Wall Kimmerer, Tresser les herbes sacrées. Sagesse ancestrale, science et enseignements des plantes, Le Lotus et l’Éléphant, 2021.
  • Anna Lowenhaupt Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, La Découverte, 2017.
  • Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017.
  • Kenneth White, La Figure du dehors, Grasset, 1982.
  • Richard Powers, L’Arbre-Monde, Le Cherche Midi, 2018.
  • Richard Powers, Un jeu sans fin, Actes Sud, 2024.
  • John Dewey, Le Public et ses problèmes, Gallimard, coll. Folio Essais.

                                                           B. Kalaora, 9 juin 2026