Philippe Maurel nous offre, brut, à livrer à nos analyses et débats les descriptions et analyses de son arrière grand père, alors architecte à Hyères. Merci à M. Mattio, responsable du service patrimoine de la Médiathèque à Hyères pour son scan rectifié,afin d’en permettre la lecture intégrale.

HYÈRES- JOURNAL
DIMANCHE 18 SEPTEMBRE 1892 – 10° ANNÉE – NUMERO 700
LE SOL D’HYÈRES
SON HISTOIRE
Le Cordon Littoral et l’Isthme de Giens
La mer ne se borne pas à façonner et à rattacher au continent les apports fluviatiles; elle opère, sur toute la côte, un travail incessant de démolition et de construction qui modifie insensiblement mais journellement l’aspect du rivage. Rien ne saurait résister à son action destructive. Les vagues, paisibles en apparence tant qu’elles s’avancent librement au large, exercent des poussées irrésistibles et des chocs d’une puissance incalculable contre tout obstacle qui s’oppose à leur marche. Sous l’action sans cesse renouvelée de ces poussées et de ces chocs, les falaises s’éboulent, les rochers se fendent et subissent au fond des mers une trituration énergique qui les transforme successivement en galets, en cailloux et en sable.
Sur les récifs d’Eddystone ,situés à 25 kilomètres au Sud-Ouest de Plymouth, des lames dont la hauteur dépasse rarement dix mètres, en pleine mer, s’élèvent parfois à plus de cinquante mètres le long du phare qui signale l’écueil aux navigateurs, enveloppant cet édifice hardi, qui semble les braver, d’une masse de deux à trois milles mètres cubes d’eau.
À Cherbourg, une lame exceptionnelle souleva un bloc artificiel de la digue cubant vingt mètres et pesant quarante tonnes, et le transporta à dix mètres au-delà et à deux mètres au-dessus de sa position initiale.
Les vagues de la Méditerranée, moins puissantes sans doute, désagrègent et émiettent les rochers des escarpements contre lesquels elles brisent ; elles parviennent même à opérer des ablations considérables sur les caps les plus exposés à leurs coups.
Les courants du large entraînent au loin les débris des falaises tenus en suspension dans les mers agitées et vont les déposer, sous forme de flèches qui s’enracinent à la terre terme, dans les baies peu profondes et abritées où s’établit un calme relatif. Quand ces courants se heurtent, dans leur marche, à un haut fond qui atténue leur vitesse, ils laissent également retomber, dans l’ordre de leur densité et de leur volume, les matériaux qu’ils transportent. À chaque tempête, de nouveaux matériaux s’ajoutent aux flèches qui se forment en avant des baies, de nouveaux dépôts se superposent à ceux précédemment fixés sur le haut fond qui émerge lentement comme sous la poussée d’une force intérieure.
Telle est l’origine du cordon littoral qui relie la pointe de l’Argentière à la pointe de La Badine en se soudant à l’isthme de Giens.
Au début de l’ère quartenaire qui se poursuit de nos jours, l’île de Giens devait se rattacher au continent par des hauts fonds rocheux qui fixèrent les sables alternativement battus par les tempêtes de vent d’Est et d’Ouest.
Les ensablements de la rade Est, considérables en raison de la très grande friabilité des roches des côtes adjacentes et des apports incessants de Gapeau, de Pansard et de Maravenne, formèrent l’isthme relativement important et régulièrement courbe des Peschiers et de la Capte. L’isthme étroit et tourmenté de l’Almanarre se ressent de la pénurie des sables accumulés dans le golfe de Giens.
L’observation d’une carte donnant le relief et la nature du sol sous-marin rend bien compte de la marche de ces deux formations contiguës et qui pourtant présentent des différences topographiques et constitutionnelles sensibles.
Du côté de la rade d’Hyères, la plage se prolonge en pente douce et uniforme sous les eaux. Les fonds de cinquante mètres se trouvent sur la ligne joignant le cap Bénat au milieu de la grande passe, à 15 kilomètres des Peschiers. Du côté de la rade de Giens, les fonds de cinquante mètres se rencontrent sur la ligne joignant la pointe de la Colle Noire à la pointe d’Escampobariou, à 5 kilomètres de l’Almanarre ; la pente du sol sous-marin est trois fois plus forte à l’Ouest qu’à l’Est.
La disposition en pente douce de la plage Est favorise, sur l’isthme de la Capte, l’action d’un phénomène atmosphérique dont l’étude sommaire présente quelque intérêt.
Aux basses mers, une grande partie de la plage se découvre ; les sables ténus déposés au pied de l’estran se dessèchent rapidement et remontent le rivage sous l’impulsion des vents soufflant de la mer. Ils cheminent tant qu’aucun obstacle ne se présente. Un caillou volumineux en saillie sur le terrain avoisinant, une touffe d’herbe suffisent pour les arrêter.
Ils s’entassent autour de l’obstacle et forment une série de petits monticules de direction générale sensiblement parallèle au rivage et présentant une pente douce du côté de la mer. Les sables, qui s’avancent à leur suite, franchissent la pente douce des monticules primitifs et retombent à leur pied du côté opposé au vent. Avec le temps, il se produit ces amoncellements de sable dont la forme ressemble, à s’y méprendre, à des vagues solidifiées: on se trouve en présence de dunes.
Si elles ne présentent pas la puissance des dunes qui atteignent 75 mètres de hauteur sur les plages de la Gascogne et 150 mètres sur le littoral atlantique du Sahara, les dunes de la Cape ont, comme elles, la même origine et suivent, sur une échelle restreinte, la même marche et les mêmes développements.
Leur progression, dans la direction Est-Ouest, est entravée par la belle végétation de pins qui se développe sur le terrain communal de la Capte ; elle est arrêtée ou sensiblement retardée, sur le bord de l’étang des Peschiers, par le mistral qui les déforme et tend à leur faire rebrousser chemin.
Le sable quartzeux et blanc de lait de l’Almanarre n’a pas subi une trituration aussi énergique que le sable de la Capte ; il est généralement de moyen grain et tourne au gravier en s’approchant du continent. Ce gravier est bien utilisé sur nos promenades. Le sable jaunâtre de la Capte, provenant de la pulvérisation de galets de quartzites, de grès, de phyllades et même de calcaires, présente un grain fin ; celui qui forme les dunes atteint une ténuité qui le rend impropre à tout emploi rationnel dans les constructions. C’est à cette circonstance que l’on doit les déprédations commises dans le bois communal par les constructeurs qui recherchent, à la base des dunes, un sable suffisamment grenu.
Quelques commentateurs de Pline et de Strabon n’ont pas compris Giens parmi les Stoechades que le géographe grec place entre Marseille et les îles de Lérins. Le doute aujourd’hui ne paraît plus permis : Giens était bien encore une île au commencement de l’ère chrétienne. Les seuls apports de Gapeau, à raison d’un développement territorial annuel de 4000 mètres carrés, auraient pu former, en 1870 ans, l’isthme d’une superficie de 750 hectares qui la relie au continent. L’origine des atterrissements doit d’ailleurs remonter à la fin de la période diluvienne et une simple passe, de quelques cents mètres de largeur et de profondeur variable, pouvait exister à la fin de l’empire Romain, entre les quatre flèches de sable enracinées d’une part à Giens, et d’autre part à l’Est du promontoire sur les flancs duquel s’élevait l’ancienne station romaine de Pomponiana.
Les cinq îles désignées par Strabon, parmi lesquelles il en compte trois grandes et deux petites, sont Giens, Porquerolles, Bagaud, Port-Cros et l’île du Levant. Il ne mentionne pas les rochers de Ribaud et de la Gabinière qui n’avaient aucune importance à une époque où on ne se disputait pas trop encore la terre des Gaules.
Comme le lais de mer de Gapeau, l’isthme de Giens est de formation récente ; comme lui, il a été engendré par les flots créateurs qui fixent les alluvions fertiles des bords de Gapeau et qui déposent les sables stériles de l’isthme d’Almanarre.
Charles MAUREL.