Quand la mer redessine la terre : Amphibium ou un littoral en métamorphose, une tribune de l’architecte chercheur urbaniste Jean-Louis Pacitto
Accepter le littoral qui vient c’est d’abord l’imaginer en transformant la contrainte en horizon, le risque en projet, la peur en désir.
Afin de contribuer aux débats de septembre 2026 dans le Var, ceux des journées d’étude organisées par le CNRS à la Villa Magdala à Hyères les 3 et 4 et ceux organisés par l’ordre des Architectes le 24 au Théâtre des Libertés à Toulon, Jean Louis Pacitto nous livre sa tribune publiée en juin dernier dans UP Magazine
À l’heure où les rivages méditerranéens vacillent sous la poussée lente mais inexorable des eaux, une autre manière de penser le littoral émerge, loin des réflexes défensifs et des imaginaires de forteresse. Ce qui se joue aujourd’hui sur les côtes varoises n’est plus seulement une affaire d’urbanisme ou de gestion des risques : c’est une transformation culturelle profonde, une nouvelle alliance à inventer entre la terre, la mer et les sociétés humaines. Au cœur de cette réflexion, le programme Amphibium Littoral, résilient écomimétique, propose une vision radicalement nouvelle : faire de la relocalisation non pas un renoncement, mais un projet poétique et politique de réinvention territoriale.
Il existe des moments dans l’histoire des territoires où le paysage cesse d’être un
décor pour devenir un destin. Le littoral méditerranéen est entré dans ce temps
fragile. Chaque année, la mer avance d’un souffle à peine perceptible, grignotant
les plages, les routes, les mémoires et parfois les certitudes humaines. Le trait de
côte recule comme une phrase que l’eau effacerait lentement du sable. Pourtant, au
cœur même de cette vulnérabilité grandissante, une autre vision du monde
commence à apparaître : non plus lutter obstinément contre le mouvement du
vivant, mais apprendre à habiter sa métamorphose. C’est cette intuition profonde
que porte aujourd’hui le programme Amphibium Littoral, résilient écomimétique,
en esquissant pour le Var et la Méditerranée une poétique nouvelle de l’adaptation.
Amphibium propose une autre manière de penser le littoral méditerranéen. Inspirée
du vivant, nourrie de quarante années d’observations du paysage vu depuis la mer
et fondée sur l’écomimétisme, cette démarche transforme la relocalisation en projet
de territoire, la solidarité en horizon politique et l’adaptation en récit désirable.
Entre nature et culture, entre mémoire des lieux et futur des rivages, se dessine
peut-être une nouvelle manière d’habiter la Méditerranée.
La mer avance, et le territoire doit
apprendre à respirer
Sur les côtes méditerranéennes, le changement climatique n’est plus une abstraction
scientifique suspendue aux graphiques du GIEC. Il est visible dans la lumière des
plages d’hiver, dans les digues rongées par les tempêtes, dans les étangs qui se
salinisent, dans les parkings littoraux qui semblent désormais trop proches de l’eau.
Les élus locaux le savent : quelque chose a déjà commencé. Les cartes d’hier ne
correspondent plus tout à fait aux paysages d’aujourd’hui. Et demain demandera
d’autres manières de construire, de circuler, d’habiter et même de rêver le territoire.
Pendant longtemps, l’aménagement du littoral a été pensé comme une conquête. On
bâtissait face à la mer avec l’illusion tranquille de la permanence. Mais la
Méditerranée rappelle désormais que le rivage est un espace vivant, mouvant,
traversé par des équilibres anciens que l’on ne peut indéfiniment contraindre. À
mesure que les eaux montent, deux chemins se dessinent. Le premier consiste à
colmater l’urgence, réparer après chaque tempête, défendre chaque mètre carré
comme une frontière. Le second accepte de regarder plus loin : comprendre que
l’adaptation n’est pas une capitulation, mais une transformation.
C’est dans cet esprit qu’est né Amphibium Littoral résilient écomimétique, projet
de recherche-développement porté dans le Var autour de mes travaux d’architecte
urbaniste. Depuis plus de quarante ans, nos observations photographiques du
paysage littoral vu depuis la mer composent une mémoire sensible des
métamorphoses côtières. À travers cette longue attention portée aux rivages
méditerranéens, une conviction s’est imposée : le littoral ne peut plus être pensé
comme une ligne fixe à défendre, mais comme un système vivant où terre et mer
dialoguent sans cesse.
« Ce que nous montre l’ingénierie écologique sur les littoraux français est simple :
nos espaces naturels sont devenus des lieux de fortes tensions, entre conservation,
usages sociaux et pression touristique. Depuis vingt ans, les gestionnaires ont
développé de nouvelles pratiques : des pratiques qui restaurent les milieux, qui
régulent les flux, qui rendent la nature lisible et accessible. Mais ces pratiques
produisent aussi des modèles qui circulent, qui s’uniformisent, et qui finissent
parfois par gommer la singularité des territoires. Pour la Méditerranée, cela pose
une question essentielle : comment gérer un littoral fragile, mobile, très fréquenté,
sans le transformer en décor standardisé ? » (1)
Le décret ministériel publié en février 2026 marque d’ailleurs un tournant décisif.
Les collectivités littorales doivent désormais intégrer les horizons 2030, 2050 et
2100 dans leurs documents d’urbanisme et leurs stratégies foncières. Derrière cette
exigence administrative se cache une question immense : comment préparer
l’habitabilité du littoral du siècle à venir ? Où continuer à construire ? Quels
espaces faudra-t-il laisser se transformer ? Comment accompagner les habitants
sans briser le lien intime qui les unit à leur territoire ?
Amphibium répond par un changement de regard presque philosophique. Le littoral
n’est plus réduit à sa bande côtière ; il devient un territoire profond, reliant les
plages aux arrière-pays, les salins aux collines, les étangs aux villages en retrait.
Cette approche rejoint les intuitions formulées dès 2014 par l’architecte Frédéric
Bonnet : le véritable territoire du littoral dépasse largement la ligne du rivage et
doit être pensé jusqu’à vingt kilomètres dans les terres (2). Là réside peut-être
l’avenir des côtes méditerranéennes : non plus dans la fixation, mais dans
l’articulation vivante entre les espaces exposés et les espaces d’accueil.
Pour imaginer cette transformation, AMPHIBIUM puise son inspiration dans le
vivant lui-même. L’écomimétisme — ou géobio-inspiration — consiste à observer
la manière dont les écosystèmes se régénèrent, coopèrent, se déplacent ou
absorbent les perturbations. Une dune ne résiste pas à la tempête par rigidité mais
par souplesse. Une zone humide survit en acceptant les variations de l’eau. Le
vivant ne nie jamais le changement : il compose avec lui. Cette sagesse discrète
devient ici une méthode d’aménagement territorial.
Ainsi émergent des projets sobres et réversibles : réhabiliter des friches comme
espaces d’expérimentation, restaurer des continuités écologiques, créer des
cheminements doux entre littoral et rétro-littoral, imaginer des équipements
capables d’évoluer avec le temps. Les déplacements eux-mêmes deviennent récit.
Marcher le long des anciens canaux, traverser les salins, longer les étangs ou les
corridors végétalisés, c’est réapprendre le territoire à hauteur humaine. Dans cette
géographie sensible, l’éloignement du rivage n’apparaît plus seulement comme une
perte, mais comme une autre manière d’habiter la Méditerranée.
Mais la véritable révolution portée par Amphibium est peut-être ailleurs : dans
l’idée d’« hospitalité territoriale ». Car le recul du trait de côte redistribue les
vulnérabilités entre les communes. Certaines verront leurs campings, leurs routes
ou leurs équipements progressivement menacés. D’autres, situées plus en retrait,
pourraient devenir des terres d’accueil. Dès lors, le littoral ne peut plus être
gouverné dans l’isolement communal. Il exige une solidarité nouvelle entre
territoires voisins.
L’hospitalité territoriale devient alors une manière de faire société face au
changement climatique. Accueillir des activités déplacées, mutualiser des espaces
publics, partager des équipements, accompagner les habitants dans de nouveaux
parcours résidentiels : autant de gestes qui transforment la résilience en aventure
collective. Car la montée des eaux n’est pas seulement un phénomène physique ;
elle est aussi une épreuve politique, culturelle et humaine.
Dans la douzaine de cantons littoraux varois, – allant d’une seule partie de
commune à plus d’une dizaine dans leur entièreté-, c’est l’ensemble des localités
qui composent ces cantons qui s’offre à la recherche et à l’innovation dans
Amphibium, « entre creuset culturel et gisement naturel », tel un « laboratoire sans
murs ». Dans une vision spatiale inédite entre terre et mer, riche de ce savant
équilibre entre géodiversité et biodiversité qui caractérise encore cet espace côtier
fragile, on y invite tous les acteurs à une quête collective en se mettant, ensemble,
en état de recherche et de projet.
Fait annonciateur, dans des ateliers participatifs terre-mer – comme ceux initiés
dans MALTAE qui, depuis les années 2000 et tout au long de la côte varoise, a
« côtoyé et chaîné des amers culturels » pour en révéler l’histoire longue (3) -, on
continue d’observer une grande intuition, qui est revenue souvent chez les
habitants: si une seule de ces communes devait perdre un accès à la mer, c’est tout
un territoire de vie qui vacillerait avec elle. Un regard inversé donc, -rappelant que
l’acception « hôte » désigne autant le visiteur que celui qui l’accueille-, ce qui
permet de révéler dans le cadre d’Amphibium une forme de « prévenance
territoriale », anticipatrice à l’envie et à souhait face à des changements climatiques
et sociaux de plus en plus prégnants.
La solidarité n’est plus un supplément d’âme ; elle devient une nécessité
géographique, au sens des sciences humaines, avec la nature et le vivant comme
mentor. Le littoral apparaît alors comme un bien commun fragile dont l’avenir
dépend de la capacité des communes à partager leurs ressources, leurs récits et leurs
décisions.
Amphibium n’esquisserait-il pas une autre civilisation littorale ? Une manière plus
humble et plus sensible d’habiter les rivages méditerranéens. Une manière qui
accepte enfin que la mer ne soit pas un décor immobile mais une présence vivante,
ancienne, capable de redessiner les territoires comme elle façonne les dunes.
Et peut-être est-ce là la véritable leçon du vivant : rien ne survit en refusant la
transformation. La Méditerranée nous invite aujourd’hui à cette métamorphose.
Non pas une disparition, mais un passage. Non pas un renoncement, mais une
respiration nouvelle entre la terre, l’eau et les hommes.
Jean-Louis Pacitto, architecte-urbaniste chercheur prospectiviste AmphiLab
Territoires écomimétiques
Membre référent de MALTAE, structure d’ingénierie culturelle participative du «
Prix 2026 de l’innovation et de la recherche du Var »
References :
(1) PACITTO JL., (2002), AMPHIBIA, une aire d’innovation pour l’aménagement et de recherche
scientifique et technique. L’entre terre et mer en littoral varois, une savante alchimie de culturel et de
technique. In Actes des premières rencontres 2001 du paysage « Entre Europe et Méditerranée, entre
nature et culture, quel jardin de l’entre terre et mer ? » Ouvrage collectif Editions MALTAE Mémoire à
lire, Territoire à l’écoute.
(2) La référence à Frédéric Bonnet et au littoral renvoie à son ouvrage publié à l’occasion du Grand Prix
de l’urbanisme 2014 : « Extension du domaine de l’urbanisme » — Frédéric Bonnet, Grand Prix de
l’urbanisme 2014, Éditions Parenthèses, collection Projet urbain, janvier 2015, 144 p., ISBN 978-2-
86364-214-6.
Bonnet y développe notamment sa vision d’un urbanisme qui intègre les risques, la nature et les lisières —
thèmes directement liés à la pensée du littoral comme territoire profond.
(3) JACQUEMIN O., (2012), Hyères et la rade, la formation d’un paysage urbain entre terre et mer, de
1748 à nos jours. Thèse de doctorat Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Editions MALTAE
Mémoire à lire, Territoire à l’écoute °
Quand la mer redessine la terre : Amphibium ou un littoral en métamorphose – UP’ Magazine
Ces îles de Méditerranée qui n’en étaient pas il y a 20 000 ans – UP’ Magazine
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